L’angoisse de l’Apache blanc – Édito NL#35

Je sais, commencer l’année par un titre anxiogène n’est peut-être pas le meilleur moyen de faire des prouesses en marketing. So what? J’ai trop brillé par ma discipline et mon driver « sois parfaite » jusqu’en 2014, il est temps que cela cesse.

Encore une fois, il faut tout recommencer, avec l’excitation de pouvoir composer de nouvelles histoires avec les mêmes cartes, ou presque, et la pression de faire mieux, de tirer des leçons de l’année passée.

J’ai toujours adoré les feuilles blanches, leur pureté, leurs possibles. Portrait, paysage ? Sous quelle perspective aborder l’année, imaginer l’avenir ? Quelles couleurs, quelques formes, associer, combiner, marier, pour voir apparaître une réalité ? Comment rendre nos pensées réelles ?

Feutres, peinture, crayons, craies… J’ai usé des couleurs sur les mille feuilles de brouillon que mes parents gardaient dans un coin, et j’ai dessiné des soleils au dos des impôts, des maisons à partir de tableaux trop sérieux, des arbres surréalistes au verso de paragraphes solennels. Et puis, plus le temps passait, plus je restais devant mes feuilles blanches, sans être capable d’y tracer une ligne, mes formes perdaient leurs couleurs. Je réfléchissais trop au résultat final, et quand je tentais de passer à l’action, je réalisais que quoique je fasse, mon talent n’était pas celui du dessin. Alors je n’osais plus. Par peur de la moquerie, du ridicule, du rejet, j’ai tu mes couleurs.

Par chance, j’ai rapidement trouvé un autre moyen de créer des réalités différentes, ou de compléter, décrire, augmenter, modifier, celle que je vivais au quotidien. J’ai su très vite que ma force était celle des mots, et plus particulièrement, des mots écrits (Lire et Oreiller, on peut l’écrire ??). Alors je me suis reposée sur elle, je l’ai utilisée, souvent, pour formuler ce que mes émotions m’empêchaient de partager à haute voix. Et quand le temps a passé et que j’ai pu faire monter dans ma gorge cette force dormant sur le papier, j’ai pu dire qui j’étais, et arriver dans le monde avec une confiance bâtie sur mon identité.

Tout cela s’est révélé en voyage. Quand je nous ai observés, nous, les français. J’ai vu une peur du ridicule si forte, que nous restions entre nous. J’ai vu que peu tentaient d’échanger dans une langue étrangère, tantôt justifiant sa posture en retrait par son niveau médiocre (c’est sûr que sans essayer, ça ne risque pas de s’améliorer), tantôt bottant en touche, vantant la richesse de la langue de Molière.

C’était l’angoisse de l’Apache blanc. De la différence, de l’échec, de l’erreur. Du rejet, du désamour, de la haine.

J’ai eu, moi aussi, ces moments de vertige où toute la confiance que j’avais basée sur mes mots, sur ma connaissance du vocabulaire français, ma fierté à formuler des idées, de jolies phrases poétiques, s’est effondrée devant mon incapacité à exprimer des besoins fondamentaux. Mais derrière la peur, j’ai aussi entrevu quelque chose de plus fort, de plus simple, quelque chose d’universel.

Le besoin de connexion.

Sans hésiter, ou presque, je me suis jetée dans des balbutiements maladroits, des formulations bancales et francisées, des conjugaisons reprochables, car je ressentais l’excitation de l’enfant qui découvre un nouveau terrain de jeu. D’une nouvelle page blanche.

J’ai progressé vite. J’ai eu rapidement la joie de faire de jolie phrases, poétiques, en anglais. Et l’essence d’une autre langue s’est ouverte à moi. J’ai mieux compris une culture à travers ses mots, ses syntaxes. Je me suis retrouvée aussi, un peu. Et plus important, j’ai remarqué aussi que mes mots français n’étaient pas tout à fait libres. Je me limitais pour rester incluse, pour être acceptée, reconnue, valorisée. Que ma maestria s’était finalement retournée contre moi. Des mots qui fondaient sur l’interlocuteur, sur la cible, sur l’objet. Dont le caractère s’était dissout.

Au retour d’un voyage, j’ai publié un premier article différent (Bye bye my liebe Hair) Qui venait de mes tripes. Avec la même excitation de l’enfant qui découvre, qui essaie. J’ai compris que ma force littéraire pouvait pleinement s’exprimer quand j’osais me tromper, déplaire voire choquer. Quand je versais mon encre naïve sur des idées profondes, que je me donnais des airs en manipulant des adjectifs farfelus. Quand je tentais des figures de styles inédites, et que je prenais peu de choses au sérieux. Et dans ces tentatives douteuses, une joie indescriptible émergeait : celle de faire pleinement l’expérience de ce qui est là. D’être absolument vivante.

Alors plutôt que l’angoisse de la page blanche, de l’Apache blanc, j’ai choisi deux verbes en 2020.

  • Méditer. Revenir à la méditation de pleine conscience. Balayer les méconnaissances, les peurs, les attentes, par un retour puissant à l’expérience de l’instant présent.
  • Jouer. Cultiver le détachement (aparigraha), aborder la vie avec légèreté et joie.

Je vous souhaite à tous une très belle année 2020, riche en découvertes, en essais ratés, en projets aboutis et rêves concrétisés. Une santé précieuse et stable, faite de poumons pleins d’air pur, de muscles qui se contractent et se décontractent bien, de circulation optimale et d’un cœur solide.

J’espère vous partager ma joie et vous accompagner du mieux possible sur le tapis cette année encore !

Claire

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